La GovTech, l’avenir du secteur public

By Margaux Cervatius - 30 septembre 2020

Plus de 4.5 milliards de personnes utilisent aujourd’hui Internet dans le monde. Selon le rapport 2020 de We Are Social, l’internaute moyen passe 6 heures et 43 minutes en ligne chaque jour. En quelques décennies, le numérique s’est ainsi fait une place essentielle dans notre quotidien, poussant bon nombre d’entreprises à faire de la transformation numérique une priorité. Or il est un secteur qui accuse un retard prégnant à ce niveau : les services publics.

La transformation numérique du secteur public en Europe

Dans l’ensemble, les pays européens s’améliorent d’année en année avec une maturité moyenne des solutions numériques dans les services publics de 65 %. L’Estonie se révèle être le meilleur élève en la matière : 99 % des services publics y sont numérisés et 97,9 % de la population possède une carte d’identité électronique.

Plusieurs États européens souhaiteraient répliquer le succès estonien. En France, le programme « Action publique 2022 » vise à digitaliser les 250 démarches les plus fréquentes à l’horizon 2022, tandis que l’Allemagne a voté en 2017 la loi sur l’accès en ligne, qui vise à généraliser la digitalisation des démarches administratives auprès de la fédération, des Länder et des communes d’ici 2022. L’Allemagne prévoit de fournir 500 M€ pour sa mise en œuvre. Le gouvernement britannique a quant à lui créé en avril 2011 le Government Digital Service, qui gère le GovTech Catalyst, un fonds de 20 M£ pour financer les entreprises du secteur privé qui développent des solutions aux problèmes du secteur public en utilisant une technologie numérique innovante.

Source : eGovernment Benchmark 2019

Les freins à la transformation numérique

Malgré ces initiatives gouvernementales, la transformation numérique reste lente, freinée par les nombreuses réglementations inhérentes au secteur public. Les nouvelles technologies, et notamment l’intelligence artificielle (IA), soulèvent souvent des problèmes d’adoption dans les secteurs très réglementés, à l’instar de l’industrie pharmaceutique. Les gouvernements doivent veiller à protéger les données personnelles et les libertés individuelles, comme c’est le cas en Europe avec le RGPD, qui sert également à rassurer les citoyens, méfiants envers certaines technologies. Au Royaume-Uni, seulement 37 % de la population pense que le gouvernement devrait utiliser plus de technologies innovantes d’IA, contre 57 % à Singapour. Le gouvernement a dû renoncer à un projet de base de données de reconnaissance faciale par l’IA face à l’opposition farouche des Britanniques.

L’accessibilité est un autre problème récurrent. Ces solutions numériques nécessitent en effet une connexion Internet de qualité, ce qui peut être problématique dans certaines zones rurales ou pour les publics précaires. Le déploiement du très haut débit pourrait améliorer la couverture réseau, mais la 5G ne fait pas l’unanimité. L’État doit également mettre en place des outils accessibles à tous les utilisateurs, y compris les personnes handicapées ou celles n’ayant pas de compétences informatiques.

Aujourd’hui, la GovTech est un secteur émergent, avec un accès au capital limité : entre 2012 et 2019, les startups GovTech en France ont levé 1,53 Md€, dont 150 M€ pour la licorne Doctolib en 2019. Ces startups ont du mal à trouver leur place sur le marché public, qui fonctionne avec des appels d’offres souvent longs et laborieux. Ainsi, 69% des startups GovTech françaises estiment qu’il est « plus difficile » de travailler avec le secteur public qu’avec le secteur privé, et six startups sur dix estiment qu’il est « extrêmement difficile » de répondre à un appel d’offres. Cela s’explique principalement par la volonté des États de mener une due diligence poussée afin d’éviter les déconvenues, comme ce fut le cas au Royaume-Uni avec Seaborne Freight. Des acteurs indépendants peuvent aider les États à optimiser le processus de due diligence et à l’adapter aux startups sans pour autant prendre trop de risques. Par exemple, Capgemini UK, en collaboration avec Early Metrics, accompagne HMRC, l’administration fiscale et douanière britannique, dans la recherche de partenaires startups.

Une stratégie gagnante

Les startups GovTech gagneraient à être davantage soutenues par les pouvoirs publics puisqu’elles répondent au besoin des citoyens, qui demandent plus de simplicité, de rapidité et de proximité dans leurs démarches. En 2019, le Grand débat national révélait que 74 % des Français interrogés exprimaient avant tout des besoins numériques pour accéder à certains services publics. L’État doit être en mesure de fournir un accès continu à ces services, y compris à distance, notamment pour faire face à des circonstances exceptionnelles comme le confinement et la crise sanitaire de Covid-19.

La transformation numérique ne bénéficie pas qu’aux citoyens, loin de là. Elle permet aux gouvernements d’offrir une meilleure qualité de service. Grâce à l’automatisation, les agents ont ainsi plus de temps pour se consacrer aux tâches à valeur ajoutée (projets, conseil, réponses, cas particuliers, etc.). Elle peut aussi contribuer à l’amélioration des processus opérationnels, comme les contrôles aux frontières, un enjeu de taille pour faire face aux crises migratoires et aux pandémies. En soutenant les startups européennes de la GovTech, les États pourraient aussi renforcer leur souveraineté technologique et ainsi s’affranchir de leur dépendance aux sociétés américaines et chinoises, qui n’appliquent pas les mêmes réglementations sur la gestion des données. Enfin, si la transformation numérique implique des investissements initiaux, elle permet à terme de réaliser d’importantes économies de temps et d’argent : la ministre estonienne Urve Palo estime que le pays économise l’équivalent de 2 % de PIB par an grâce à la digitalisation.

Les entreprises, notamment les PME, bénéficieraient aussi de cette digitalisation puisqu’elle facilite l’ensemble des démarches à entreprendre à chaque étape de leur développement et leur permet, au final, de gagner en compétitivité.

L’expertise et l’agilité des startups

Du fait de leur nature et de leur fonctionnement, les startups se caractérisent par leur innovation et leur agilité. Elles s’adaptent plus facilement et rapidement que les acteurs traditionnels et paraissent donc être les mieux placées pour assister les États dans leur transformation numérique. Les startups développent rapidement des prototypes, que les États peuvent tester dans des conditions réelles, souvent à l’échelle locale, avant de déployer ensuite la meilleure solution. Les tests révèlent souvent des améliorations à apporter et les startups sont plus ouvertes à adapter leur solution à un cas d’usage précis. Au contraire, pour un grand groupe, l’État n’est qu’un client parmi d’autres et doit se contenter d’une solution sur étagère.

Des initiatives ont été lancées pour favoriser cette collaboration entre les États et les startups, à l’instar du GovTech Summit, dont la troisième édition s’est tenue fin septembre. Elles mettent en avant la variété de domaines dans lesquels les startups pourraient apporter de la valeur ajoutée. Toutefois, on remarque que certains secteurs se digitalisent plus rapidement, comme la santé. La télémédecine a en effet gagné du terrain ces dernières années, avec une forte accélération ces derniers mois face à la crise sanitaire. Depuis avril 2017, la plateforme Doctolib a été déployée dans les hôpitaux de l’AP-HP, réduisant le nombre de consultations non honorées. Au Royaume-Uni, la startup Babylon a collaboré avec le NHS pour développer une solution de télémédecine, GP at hand.

Il existe toutefois des exemples de collaboration réussie dans d’autres domaines. Grâce au partenariat entre Pôle Emploi et OpenClassrooms, les demandeurs d’emploi peuvent bénéficier de trois mois de cours gratuits sur des sujets numériques. Le gouvernement écossais a quant à lui fait appel à Novoville pour faciliter la vie de ses citoyens et renouer le dialogue : les Écossais ont ainsi accès à plusieurs services et informations en ligne, ce qui réduit les appels et les visites en mairie, et les collectivités peuvent communiquer plus facilement sur divers canaux.

Bien qu’émergent, le marché de la GovTech représente un fort potentiel, puisqu’il devrait atteindre 20 Mds€ en France en 2024 et 20 Mds£ au Royaume-Uni en 2025. Les États n’ont pas d’autre choix que d’accélérer leur transition numérique, poussés par la demande de leurs citoyens mais aussi par un contexte changeant, comme nous l’avons vu cette année. Ils ont donc tout intérêt à multiplier les collaborations avec les startups, puisque ces sociétés sont les mieux placées pour accompagner le secteur public dans cette transition.

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