Souveraineté technologique : la posture de l’Europe sur les investissements de fonds étrangers expliquée

By Early Metrics Team - 09 mars 2020

Traduit de l’anglais par Margaux Cervatius

L’Europe utilise principalement les technologies des grands groupes étrangers, mais le Vieux Continent met désormais en place une stratégie pour développer ses propres technologies. L’Union européenne a récemment esquissé une tentative pour rétablir ce que les dirigeants appellent la « souveraineté technologique » afin de réglementer de façon plus stricte les grandes plateformes technologiques mondiales, mieux protéger certains domaines stratégiques et consacrer plus de fonds publics au secteur technologique.

Cette recherche de la souveraineté technologique reflète une préoccupation croissante des dirigeants européens, qui craignent une dépendance trop forte aux services fournis par les entreprises étrangères.

Cet article étudie les raisons pour lesquelles les responsables européens renforcent leur contrôle sur les investissements étrangers, ce que la hausse de ces investissements révèle sur l’état de l’écosystème startup européen et si cela implique réellement des risques pour la souveraineté technologique du continent.

Atteindre la souveraineté technologique et l’indépendance vis-à-vis des fournisseurs de technologies étrangers

Même si des villes comme Londres, Berlin et Paris ont déjà démontré leur capacité à faire naître des startups valorisées à un milliard de dollars ou plus, leurs chiffres ne font pas le poids face à ceux des États-Unis et de la Chine.

« Il n’est pas trop tard pour atteindre la souveraineté technologique dans certains domaines critiques » a déclaré Ursula von der Leyen lors de son discours devant la nouvelle Commission européenne.

Les politiques publiques adoptent désormais une posture plus dure à l’égard des acteurs étrangers qui cherchent à s’emparer des entreprises technologiques européennes. En effet, les gouvernements locaux, à l’instar de la France, bloquent déjà d’éventuelles prises de contrôle étrangères dans des domaines dits stratégiques, comme l’intelligence artificielle.

Faut-il avoir peur des investissements étrangers dans les startups européennes ?

Le risque pour les pays européens est de voir certaines de leurs startups les plus prometteuses être acquises par des étrangers lorsqu’elles atteignent leur plein potentiel. Dans ce cas, l’acquéreur devient propriétaire des brevets et de la technologie développée par l’entreprise – menaçant ainsi la souveraineté technologique du gouvernement local. Il est donc facile de comprendre pourquoi les gouvernements tentent d’éviter de perdre la recherche et les progrès réalisés par leurs entreprises locales et luttent contre les risques d’ingérence extérieure.

D’autres craignent que l’investisseur étranger collecte les données des utilisateurs. Lorsque le géant chinois Tencent est entré au capital de la FinTech française Lydia, Cyril Chiche, le co-fondateur, a dû répondre à une certaine anxiété en expliquant qu’aucun des investisseurs de Lydia n’avait accès aux informations des utilisateurs.

Toutefois, l’intérêt croissant des investisseurs étrangers pour les startups européennes peut également être vu comme un signe positif.

Comment les investisseurs étrangers peuvent-ils aider les startups européennes à prospérer ?

Alors en quoi est-ce un bon signe, vous demandez-vous ? Tout d’abord, l’argent provenant de l’étranger est destiné à être réinjecté dans l’écosystème européen. En effet, si les startups réussissent à lever plus de capitaux, elles auront plus de ressources pour engager des talents locaux. Elles auront également la capacité de se développer, ce qui augmentera leurs chances de réussir leur introduction en bourse, puis de lever des capitaux qui serviront à financer le développement et le recrutement de talents dans d’autres startups. En plus de l’injection de liquidités, les fonds de capital-risque étrangers peuvent apporter une expertise et des connaissances précieuses pour conquérir le marché international, ce qui a souvent posé des problèmes aux startups européennes. Les fonds américains et chinois savent beaucoup mieux comment créer des licornes et mener à bien des introductions en bourse.

Par exemple, la startup française Lydia a levé 45 millions de dollars (40 millions d’euros) en série B, menée par Tencent. C’est la première fois que la société chinoise à l’origine de l’application mobile WeChat Pay, qui compte plus d’un milliard d’utilisateurs, investit dans une startup financière française. Cyril Chiche a expliqué dans une interview que le fait d’avoir Tencent comme investisseur était un véritable atout. Il pense que Lydia bénéficiera du soutien de Tencent, notamment dans sa stratégie de déploiement à grande échelle, puisque le groupe a déjà accompagné de nombreuses entreprises dans leur hyper-croissance.

Les prises de participation étrangères donnent également accès à des financements qui n’existent pas en Europe. Généralement, lorsqu’une startup européenne commence à chercher des financements après sa série A ou B, elle a tendance à se tourner vers l’étranger, où les montants sont plus importants. En fait, la levée de fonds auprès de fonds internationaux à l’instar des 100 millions de dollars levés par Blablacar, augmente la valeur des entreprises en les aidant à croître suffisamment sur leur marché national.

L’intérêt croissant des investisseurs américains et asiatiques pour les startups européennes

Les fonds américains et asiatiques ont déjà démontré un vif intérêt pour les startups européennes. En 2019, un tour de table sur cinq organisés en Europe impliquait la participation d’au moins un investisseur américain ou asiatique, contre seulement 10 % en 2015, selon le rapport 2019 d’Atomico sur l’état des technologies européennes. Ces investisseurs ont également joué un rôle particulièrement important dans l’essor des grandes levées de plus de 100 millions de dollars en Europe. En 2019, 90 % de toutes les levées de plus de 100 millions de dollars impliquaient la participation d’au moins un investisseur américain ou asiatique.

Les fonds de capital-risque américains et asiatiques se rendent compte qu’investir en Europe leur permet non seulement de diversifier leur portefeuille, mais aussi de ne pas passer à côté de certaines des nouvelles technologies créées ici. Un exemple récent est celui de Checkout.com, un fournisseur mondial de solutions de paiement basé au Royaume-Uni qui a réalisé l’année dernière la plus grande série A de fintech jamais réalisée en Europe (230 millions de dollars), dans le cadre d’un tour de table qui a inclus les sociétés américaines Insight Partners et Endeavor Catalyst. Insight Partners a également investi récemment dans la néobanque allemande N26, dans le cadre d’une série D de 300 millions de dollars.

Au cours des prochaines années, les investisseurs américains et asiatiques continueront à renforcer leur présence en Europe, entraînant avec eux une augmentation de la concurrence et des montants levés en séries A et B. À mesure que les capitaux entreront dans l’écosystème, nous pouvons nous attendre à un plus grand nombre de méga-opérations ainsi qu’à une meilleure conversion des investissements Seed en série A, en particulier de la part des fonds Seed de premier plan.

Comment l’Europe peut-elle garder le contrôle de ses champions technologiques ?

S’il serait préférable que les startups travaillent principalement avec des investisseurs locaux, les avantages du capital-risque étranger l’emportent actuellement sur les risques pour l’écosystème startup européen. Le risque de ne pas pouvoir continuer à développer de nouvelles technologies par manque de fonds ne doit pas être minimisé, surtout lorsque les entreprises à l’étranger continuent à se développer.

Les décideurs européens ont plusieurs moyens à leur disposition pour jouer un rôle significatif dans la mise sur le marché d’innovations susceptibles de dépasser la Chine et les États-Unis. Pour concurrencer les entreprises technologiques qui contrôlent une grande partie des données mondiales, ils ont défini des normes sur le partage de données au sein de l’Union européenne, ce qui permet aux entreprises et aux chercheurs de protéger plus facilement les informations qu’ils collectent.

Pour aider leurs startups locales à se développer suffisamment, les institutions financières et les investisseurs européens doivent réussir à lever davantage de capitaux. Le manque de capital de croissance suffisant semble être le principal obstacle au développement des champions technologiques européens. Les institutions doivent également diversifier leur offre de financement pour les startups, avec les prêts à risque par exemple, qui sont déjà bien établis à l’étranger mais qui font défaut en Europe. Il y a donc beaucoup à faire si le Vieux Continent veut atteindre la souveraineté technologique tout en soutenant l’émergence des géants technologiques de demain.

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